Le "Lanquarem" pestait sous le pli dur des vaguelettes moutonnantes qui frisaient la surface en de rapides filets.
J'avais apporté des jumelles. Pour rien. Parce qu'il en avait été question quelques jours auparavant lors d'une conversation entre amis. Question de "regarder les bateaux" quand on se rend sur les rivages. Des années que je n'avais plus pris de jumelles pour me rendre à la mer.
L'eau était bleue comme la nuit. Zébrée par les moutons et l'écume. Sous les rayons du jour finissant, la presqu'île avait des teintes rougeâtres. Et pour seul bruit celui du vent, qui remplissait l'éspace et ordonnait les claquements de volets aux maisons, les sifflements des filins dans les mats. Ivres de vent dans nos coupe-vents, nous marchions. Côte à côte.
Les mains au fond des poches, nous avons longé les quais, puis nous sommes descendus sur la plage. Le sable nous criblait le visage. Puis nous avons pris la route qui monte vers la falaise, avons passé les dernières maisons. Ensuite, ce fut la lande.
Le lendemain. Levallois-Perret. Je te dépose à ton bureau. Tailleur gris, bas noirs. Je regrette de te laisser partir. Je regarde s'éloigner des longues jambes dans le flot des piétons sous le porche de l'immeuble. J'entends le rythme lent du claquement de tes talons pendant encore quelques instants. Un chroniqueur FM commente l'impact sur les marchés boursiers de la baisse des profits annoncés d'un grand du pétrole. Je ne me souviens plus lequel.
Le flot des véhicules; La récurrence des nouvelles du monde. La chaleur de l'habitacle. La chaleur qui réconforte. Vingt minutes environ de périphérique pour regagner mon bureau. Juste le temps d'écouter les titres du matin. Mais je n'écoute pas les nouvelles du matin. Je repense au Lanquarem. Au bateau d'hier dans le golfe. A la coque blanche dans l'eau sombre. Je
Puis l'instant.
Un instant que je suis capable de décomposer en autant
d'instants précis que je veux. Un instant infini; un instant dont aucun
détail ne m'échappe, aussi précis qu'un songe. Et pas beaucoup
plus réel.
Un instant fait d'un bruit assourdissant, d'un choc contre l'habitacle à une vitesse infinie. Puis mon esprit qui réalise que la voiture devant moi est à l'arrêt. Que je viens de la percuter. Que c'est un accident.
Un instant dont chaque détail m'est présent à l'esprit.
Il me semble que je peux voir la totalité de la scène à
cet instant précis. La totalité du boulevard périphérique.
Cet instant où tout s'est arrêté et où je peux à
loisir me replonger. J'y revois le Sacré-Coeur dans la petite brume des
matins ensoleillés, la tour Daewoo, les publicités lumineuses
du périphérique Nord. J'y entends aussi un cri, sans savoir si
c'est du mien qu'il s'agit.
J'y revois le moindre souffle de vie sur terre. Un court instant, infini et
simultané. L'instant de mon accident.
Voilà comment je me suis retrouvé dans la chambre d'hôpital. Voilà comment je me suis retrouvé muré dans mon corps, remisé dans le coin d'un hôpital, témoin sans vie de leur rencontre.
Gaud se trouvait là avant moi. Elle se trouvait là, du moins, lorsque je me suis remis à capter l'environnement. Une infirmière la rassurait.
- "Elle reviendra, votre fille, madame Pernet. Elle n'est pas partie.
Elle reviendra demain. Séchez-moi ces larmes, madame Pernet. Vous voulez
un peu d'eau . Allez, oui, c'est ça. Voilà. On va enlever le coussin.
Vous êtes mieux comme ça ? Oui ? Bien. Tenez. Voilà un magazine.
Vous ne l'avez pas déjà lu ? Si ? Bon. Je vais aller vous en chercher
un autre.
Essayez de dormir un peu en attendant. Le docteur va bientôt passer vous
voir."
Gaud - Madame Pernet - ne répondait jamais. Et pourtant je l'entendais. Elle prononçait des "oui, oui". Des soupirs. Pas une voix, un souffle. Un maigre souffle agité par une respiration insufficsante. Des petis "oui" craintifs à peine audibles.
Bienveillante et habituée, l'infirmière poursuit son discours rassurant.
Et moi ? Où suis-je ?
Dès le "réveil", je réalise que les sons sont
ceux d'un hôpital. La sonorité est celle d'une chambre d'hôpital,
et les bruits lointains, étouffés, hors de la pièce où
je me trouve, sont les bruits d'un hôpital. Je me souviens parfaitement
de l'instant d'avant - l'accident - J'ai dû m'évanouir. Je me réveille
doucement, sans doute.
Comme la vie est imprévue !
Je n'ai aucun souvenir de la suite. Je me rendors. Les drogues, sans doute.
Aujourd'hui, il m'arrive de regretter cet état flottant, ce bien-être.
Surtout lorsque je sens mes forces et mon courage m'abandonner, quand je me
trouve à ma table, face au monde dur et froid qui nous environne, aux
contours si réels.
Comment raconter la clarté des idées dans le monde cotonneux où
j'ai vécu . La précision des sentiments ?
Comment retourner là-bas maintenant ?
Sarah est arrivée peu après Gaud. C'est sa voix qui m'a tiré du sommeil ce jour là. Une voix si présente ! Une voix nette et décidée, claire, tranchante. Affirmative, mais pas autoritaire.
Lorsque Sarah prononce une parole, c'est comme si l'image de ce qu'elle pense se matérialisait, là, immédiatement.
"Merci mademoiselle. Vous pouvez poser mes affaires là. Comment dois-je faire pour vous appeler ? D'accord". Je me souviens l'avoir entendue prononcer ces quelques mots. Immédiatement, j'ai pu y coller un visage. Immédiatement, je suis devenu captif de la voix de Sarah.
- "N'oubliez pas madame. Vous ne devez surtout pas bouger. Pas le moindre mouvement", répondait l'infirmière.
- "Je ne vois pas comment je bougerais, avec ce plâtre autour de moi".
A ce moment-là je n'ignore plus rien de Gaud. Elle est ici pour une fracture du col du fémur suite à un accident, aggravée d'un choc à la mâchoire qui lui a coûté quelques dents, et d'une côte cassée. D'où sa voix qui semble produite par un souffle minuscule. C'est une femme triste et inquiète. Elle souffre du manque de compagnie et il lui arrive de pleurer doucement, mais le plus souvent elle parle toute seule. Elle se parle, ou bien à ses enfants. D'un ton las, comme si elle récitait. Je ne peux pas la voir, mais je l'imagine abandonnée sur son lit, la tête tournée vers la fenêtre (puisque la voix ne vient pas en ma direction), les yeux dans le vague, regardant passer les ombres de ses proches qui défilent devant elle.
La nuit, elle voit parvois le diable, ou bien le petit Jésus. Elle repousse l'un avec véhémence malgré sa douleur, s'extasie sur l'autre avec une voix de petite fille. J'ignore si elle rêve ou non, si elle est ou non endormie lorsqu'elle tient de tels discours. Des heures durant, elle prend soin des membres de sa famille, mais aussi du petit Jésus, soigne leurs bobos, leur prépare des goûters. Elle invente des jeux pour les distraire, les emmène à confesse. Elle passe ses nuits ainsi, à flotter sur un rythme lent, et à la longue elle m'a présenté ainsi des pans entiers de son existence, des personnages de sa vie qui lui rendent visite, la nuit, à des âges différents de leur vie. Je ne saurais pas reconstituer la généalogie de toutes ces personnes, et j'ignore si elles existent réellement, si elles sont encore de ce monde. Mais leur univers m'est maintenant familier.
Ses proches, je les connais aussi. Une grande famille. Six enfants, des neveux,
des cousins. Elle est très aimée, entourée, admirée.
Elle devient très gaie avec eux, elle rit souvent. Ou plutôt elle
se retient de rire à cause de sa côte cassée douloureuse.
Il semble que personne ne connaisse l'autre Gaud, celle qui récite tristement
la nuit ses discours nostalgiques et qui dialogue comme dans un rêve sans
vie avec un peuple d'ombres.
La plupart de ses visiteurs sont très gais eux-aussi, la trouvent en pleine forme, comme toujours. Et les médecins aussi. Sa convalescence se déroule à merveille, elle pourra commencer bientôt la rééducation.
Tel n'est pas vraiment mon cas. Je suis médicalement dans le coma depuis mon accident. Personne ne semble soupçonner que je perçois le monde qui m'entoure. Je suis, semble-t-il, dans un état stationnaire, depuis plus d'un mois. L'accident m'a défiguré, et ma clavicule est cassée. Il a fallu m'opérer de longues heures pour me refaire un visage, et je suis recouvert de bandages, qui impressionnent les rares personnes autorisées à me rendre visite. Ma famille, le cercle restreint. Ils ne parlent pas beaucoup en ma présence. Ne s'attardent pas. Je sais qu'ils passent parfois me voir sans que je m'en rende compte. Je peux imaginer la difficulté de la situation pour eux, lorsqu'un proche passe ainsi de vie à coma, sans transition, sans que les médecins puissent se prononcer sur la suite.
Et lorsqu'on perd également son visage, comme c'est mon cas, on se met à exister différemment, à distance, dans le souvenir obligatoirement.
Et pourtant, ils viennent souvent, ils sont affectueux. Ils s'approchent, passent quelques instant devant mon corps, contemplent ma silhouette et mes bandages. J'entends pleurer ma mère parfois. Je préfère lorsque, par hasard, ils se rencontrent à mon chevet. Alors, ils échangent quelques mots, des nouvelles. Ils redeviennent naturels. Je préfère de loin. Ainsi, je les retrouve.
A moi, jamais personne ne m'adresse la parole. Pourquoi faire ? Et je ne suis plus en possession de mon corps. Il ne répond plus. J'ai souvent le réflexe d'esquisser un geste, de tourner la tête vers une personne dont j'ai reconnu le pas ou la voix, mais je reste, invariablement, immobile. Je ne reçois plus la moindre sensation. Pas de douleur non plus. Juste les voix et les sons.
Il résulte de cet état des sentiments étrangement familiers. Je ne ressens pas d'angoisse ou de peur, pas de souffrance non plus. Aucune inquiétude véritable. Peut-être est-ce l'effet des drogues qu'on m'administre. Je ne me sens pas blessé ou en danger, seulement ailleurs. Dans un monde où les règles ne sont pas les mêmes.
Lorsque j'ai passé les portes de la caserne, ou celles de mon premier travail, le sentiment n'était pas vraiment différent : cette petite crainte, bien sûr, mais surtout la perspective de vivre selon de nouvelles règles. La curiosité. L'interêt. La prise de conscience d'une nouvelle dimension à découvrir. Le coma comme une expérience qui éveille ma curiosité.
Et puis je peux jouir sans fin de mes pensées. Je suis privé du monde, mais pas coupé du train de mes pensées. Rarement perturbé, celui-ci croît et se développe. Les scènes vécues et celles créées de toutes pièces se succèdent, se mélangent.
Le Lanquarem, ce bateau blanc qui imposait son caractère aux flots aggressifs du golfe, la veille de mon accident. Le Lanquarem est à ma disposition. Je le visite, je l'habite, je fais avec lui le tour du monde. J'ai entrepris une croisière à bord du LANQUAREM. Ce bateau superbe m'obéit docilement. Ensemble, nous avons pris le large. Et le boulevard périphérique n'est plus qu'un petit point à l'horizon. Un point que je ne vois presque plus. Un port d'attache. Mais un voilier est-il fait pour rester à son port d'attache ?
Comme toutes les croisières, celle-ci peut sembler monotone. Et je passe parfois des heures à contempler la mer vineuse qui défile le long de la coque, qui file entre mes doigts. A goûter la morsure du soleil sur ma joue, le vent sur mon crâne. Nous filons dans une mer ensoleillée. Minuscule bâtiment blanc et son sillage sur l'eau sombre, voguant à la surface élastique d'une mer si profonde.
Dans ma vie précédente, je n'avais navigué que peu de fois. Un pique-nique sur un voilier, une croisière d'une journée en Méditerranée, quelques documentaires du commandant Cousteau alors que j'étais enfant, quelques épisodes de "L'homme de l'Atlantide". Des expériences vécues ou médiatisées, mais qu'importe, quelle différence ?
Et aussi le "Marin de Gibraltar", de Duras. Ce livre qui m'avait donné le courage de rompre avec mon amie d'alors, et qui se terminait par une croisière aux règles du jeu mystérieuses pour moi. Ce Lanquarem, cela ne fait aucun doute pour moi, est un bateau semblable à celui du marin de Gibraltar. Il n'appartient pas à une femme, puisque c'est à moi que ce bateau appartient. J'en suis le capitaine. Ce qui anime le Lanquarem, c'est ma volonté.
Je passe de longues heures à me baigner dans l'eau froide. J'aime sentir sous moi les milliers de mètres d'abysse; et pourtant flotter. J'aime l'eau qui glisse sur ma peau, la puissance de ma brasse à l'ombre du Lanquarem. Faire rouler entre mes doigts une algue caoutchouteuse. J'aime par dessus tout l'écume qui accompagne le moindre mouvement du flot. Et la transparence qu'il y a dans cette couleur sombre de l'océan, dans cette infinité liquide.
Je n'ai jamais aimé nager auparavant. Je n'étais pas un marin, ni un aquatique. J'étais un pauvre type. Je ne connaissais pas cette ivresse. Me voilà Ulysse à bord du Lanquarem. Bientôt nous ferons des escales et connaîtrons l'aventure. La vraie vie commence.
Si je me suis retrouvé dans la même chambre que Gaud et Sarah, c'est que l'hôpital ne dispose pas de la place nécessaire pour tous les malades. Un terrible incendie consécutif à un attentat dans une gare parisienne a rempli les hôpitaux. Comme mon état semble stationnaire, on m'a déplacé dans ce coin d'une chambre plus vaste que les autres. Pour ne pas impressionner les autres malades, je me trouve derrière un paravent. En temps normal, les familles auraient probablement tout fait pour m'éloigner de la chambre de leurs proches, mais le choc dans l'opinion provoqué par l'attentat interdit ce genre de tentations.
Gaud et Sarah se parlaient très peu dans les premiers temps. Des politesses. Elles s'appelaient "madame". Se dérangeaient le moins possible. Lorsque Sarah est arrivée, Gaud a cessé de parler toute seule. Je l'imaginais alors perdue dans ses pensées muettes. Pendant plusieurs jours (mais comment mesurer le temps avec précision ?) elle n'a plus bougé, plus manifesté la moindre vie. Elle s'en tenait à son rôle de convalescente docile, de grand-mère qui va bientôt sortir de l'hôpital. Elle allait beaucoup mieux. On préparait son départ.
Sarah parlait peu elle aussi. Elle avait manifestement de graves problèmes de dos, et aussi un poumon perforé. Les circonstances de son accident n'étaient pas bien définies. Le dos brisé depuis longtemps, semble-t-il, et, dans un état aggravé suite à un événement qui lui avait transpercé la poitrine. Elle n'avait dû sa survie qu'à un exploit du chirurgien, manifestement. Elle était enserrée, un plâtre qui la maintenait droite, dans lequel un orifice permettait à la poitrine de rester accessible. Un cas compliqué, une situation pénible et inconfortable.
Elle reçevait des visites de son frère, d'une nièce, mais aucun autre membre de sa famille ne s'est jamais présenté. Des amis - beaucoup d'amis - universitaires. Sarah était professeur de philosophie à l'Université. De nombreux collègues, quelques étudiants, des amis, son éditeur étaient ses principaux visiteurs. Souvent, elle passait des heures à parler avec l'un ou l'autre. Par chuchotements. Je ne pouvais saisir que des bribes de ces conversations, et cela m'épuisait tant la concentration nécessaire était importante. Je perdais le fil, tout simplement, au bout d'un moment, sans m'en rendre compte.
Visiblement aimée et admirée, Sarah semblait réellement heureuse de la visite de certaines personnes, et insensible à d'autres, qu'elle reçevait brièvement et poliment. Elle écoutait leurs compliments, répondait sobrement à leurs questions, puis prétextait une grande fatique pour les congédier. Elle souffrait manifestement beaucoup, mais je ne l'ai jamais entendue se plaindre. Elle souffrait manifestement beaucoup depuis longtemps à cause de ses problèmes de dos.
Elle n'en faisait jamais état, mais repoussait rudement avec fureur
toute personne qui se hasardait à l'approcher au point de la toucher.
Elle craignait par dessus tout le risque du moindre choc, du moindre mouvement
induit par le contact avec autrui.
Totalement immobilisée, mi-assise, mi-allongée, elle ne pouvait
tourner la tête qu'avec difficulté. Un grand nombre de ses visiteurs
lui demandaient si elle souhaitait écrire. Visiblement, ses écrits
étaient très prisés. A cette question, elle répondait
invariablement et d'un ton définitif : "Non, j'ai arrêté
d'écrire". Dans ces cas-là, et en d'autres rares occasions,
sa voix exprimait un caractère extrêmement déterminé,
une volonté inflexible. Elle était capable de faire passer dans
deux ou trois mots l'expression d'une décision irrévocable. De
mettre fin à toute discussion.
Je suis tombé immédiatement sous le charme de sa voix. Une voix, comme je l'ai déjà expliqué, inhabituellment claire, distincte, articulée. Ses phrases, d'une grande sobriété, étaient prononcées avec animation et avec attention. On sentait chaque mot pesé avec soin. Le débit, l'expression, contrôlée avec précision, laissaient transparaître l'énergie extraordinaire d'une personne au charisme incontestable. L'admiration semblait d'ailleurs être le sentiment partagé par la plupart de ses visiteurs. Même les professeurs, les intellectuels, ses pairs, lui rendaient hommage en lui rendant visite. Les plus familiers parmi ses proches également. Une sacrée bonne femme, lasse et fatiguée, mais se refusant à le laisser transparaître. A ceux qui la plaignaient, à celles qui fondaient en larmes, elle donnait l'exemple d'un courage sans défaillance, et nombreux étaient ceux qui repartaient moins bouleversés qu'ils étaient venus.
Sarah était là depuis quelque temps déjà, lorsqu'elle reçut la visite d'un rabbin. L'homme avait une voix très douce, et une respiration sifflante, difficile. Sa présence se manifestait également par une sorte de parfum que je ne puis définir. Encens ? Eau de toilette ? Je suis incapable de le dire.
J'ignore tout de la vie d'une synagogue ou de la vie d'un rabbin. Sans références, immobilisé, incapable de poser la question ou bien d'occuper mon esprit à une autre tâche, j'ai passé de longs moments à essayer d'interpréter le parfum du rabbin. Les seules images dont je pouvais disposer, car elles s'imposaient à moi, provenaient de rares films ou documentaires montrant des religieux fidèles, craintifs, idolâtres, accomplissant en noir et blanc des rites compliqués, portant de longues barbes, entonnant des complaintes. Et puis les hommes en noir que l'on croise à New York ou bien dans le Marais, souvent accompagnés de leurs petits garçons; cette volonté affichée de paraître d'un autre âge, du moins à ce qu'il peut sembler à un passant. Ces hommes en noir, se rendant probablement à des assemblées, où se tiennent invariablement les rites compliqués et mystérieux entr'aperçus à la télé. Rien d'étonnant à ce que de l'encens brûle dans ces cas-là. Rien d'étonnant à ce qu'un rabbin véhicule avec lui l'atmosphère parfumée de ces céremonies quotidiennes. Je voyais ainsi en imagination mon rabbin inspectant des abattoirs, des entrepots de vivres, bénissant les vivres de sa communauté. Je voyais des farines, des épices, des cuisines orentales, et aussi, toujours, de l'encens en train de brûler pour marquer la visite du représentant de Dieu. Un représentant assurément sévère. Pas un ecclésiastique polissé, diplomate, comme les curés que j'ai pu rencontrer. Plutôt l'envoyé d'un Dieu terrible.
J'ai conscience de m'égarer, mais c'est ainsi que je m'égarais alors. Ce sont de telles images, de telles idées qui me venaient alors, inspirées par mon ignorance et par le ton presque craintif et respectueux de la voix de Sarah lors de la visite du rabbin, inspirées par le souvenir des vitrines de pâtisseries de la rue St Paul, intemporelles, avec leurs chandeliers à 7 branches, leurs inscriptions en hébreu. Des magasins où nous n'avions jamais l'idée de pénétrer, des éléments habituels de notre patrimoine visuel quotidien dont je n'aurais jamais cru me souvenir avec une telle précision, alors qu'en même temps je réalisais que j'en ignorais l'essentiel.
Le Lanquarem croisait en Méditerrannée depuis longtemps déjà, lorsque nous abordâmes dans la ville blanche. Une ville si ancienne !
A peine sorti du débarcadère, face au rang serré des facades inondées de soleil, des maisons de deux ou trois étages, le visiteur ne peut manquer d'hésiter sur le chemin à prendre. Y a-t-il vraiment des rues entre ces maisons serrées ?
Il y a des rues, en effet, des rues étroites et ombragées, des rues où l'on croise du monde, où l'on doit s'écarter contre le mur pour laisser passer le prochain passant qui vient à votre rencontre. Tout un dédale de ruelles en pente douce vers le port.
Parfois, lorsque la longueur d'une perspective permet au regard de se porter plus loin, on aperçoit, flottant dans l'air brûlant, un boulevard écrasé de soleil, une place, quelques voitures qui se déplacent sans qu'on puisse distinguer leur contribution à la rumeur.
Une ville méditerranéenne, assurément. Au bout d'un moment, je me rends compte que la foule a changé. Je ne croise plus de femmes. Je suis au milieu d'un flot d'hommes, en noir, qui convergent vers quelque endroit. Je me laisse guider, je suis le mouvement. Le quartier aussi a changé. Le trafic automobile est intense, les immeubles se font plus modernes.
Comme j'attends que le feu passe au vert à un passage clouté, je distingue d'un coup mon reflet dans la vitrine d'un magasin qui me fait face. Je suis vêtu d'un costume en lin blanc, chaussé de souliers blancs. J'ai sur le bras un imperméable de couleur noire que j'enfile à la hâte, car un vent glacé souffle soudain en bourrasques chargées de pluie.
Au loin, le Lanquarem, solidement arrimé au milieu de la rade, prend du gîte. Les deux matelots silencieux qui m'ont débarqué, postés sur le quai, le considèrent avec respect.
Une pluie violente s'abat soudain sur le débarcadère et sur la ville. Les matelots se hâtent de rentrer à l'abri dans un pub qui se trouve là. Toujours emmené par le flot des hommes en noir, je suis maintenant sur les hauteurs de la ville. Nous marchons sur les larges trottoirs d'un quartier résidentiel.
"N'y va pas. Tu ne dois pas aller avec eux".
La voix impérative de Sarah retentit soudain près de moi. C'est une jeune fille, très pâle, qui se tient à quelques mètres de moi.
"Je te raccompagne, viens".
D'un pas lent, nous repartons alors vers la basse ville. Parfois, un passant lui adresse la parole à voix basse. " Bonjour ma petite Sarah - Que fais-tu là ?". Sarah se contente de regarder dans le vague, sans répondre, puis l'inconnu reprend son chemin, et nous repartons.
En quelques minutes, nous voilà repartis dans le quartier du port. Sarah me guide à travers les ruelles en direction de l'embarcadère.
Le Lanquarem m'attend, les deux matelots sont à leur poste, prêts à manoeuvrer la chaloupe.
- Excusez-moi, madame Kofman. Je suis l'un de vos élèves. Pierre Lucas. Je ne m'attendais pas à vous trouver dans la chambre de ma grand-mère.
- Bonjour. Oui, je vous reconnais. En licence, n'est-ce pas ?
- Oui, en licence. Puisque le hasard me fait vous rencontrer, j'aimerais vous dire que nous sommes beaucoup d'élèves à souhaiter que vous soyez rapidement rétablie.
- Merci, c'est gentil.
- Serez-vous de retour le semestre prochain, pour votre séminaire sur Rousseau ?
- Non. Je suis désolée, il n'aura pas lieu.
- C'est dommage, en tout cas, je vous souhaite un prompt rétablissement.
Comme Sarah ne répondait pas, le jeune homme hasarda.
- Puis-je me permettre de vous présenter ma grand-mère ? Mamie, je te présente Sarah Kofman, mon professeur de philosophie.
Nous en étions là des présentations lorsque le frère de Sarah entra dans la chambre. On se salua, puis les conversations se scindèrent. Le frère et la soeur, le petit-fils et sa grand-mère.
Bercé par les chuchotements, je m'endormis.
Pierre Lucas. Grâce à lui, Sarah et Gaud ont fini par se parler plus librement. A la réserve polie succédait la curiosité. "Comment travaille-t-il ?" Sarah ne savait pas. "Vient-il souvent aux cours ?" "Toujours" "A-t-il des amis ?" "Oui, il me semble qu'il est entouré" "Vous faites des cours sur Jean-Jacques Rousseau en philosophie ?" "Oui" "De mon temps, on l'enseignait en français" "C'est un grand philosophe aussi" "Et quel métier peut-on faire après des études de philosophie ?" "Enseigner" Silence "J'ai un fils qui enseigne le français, il adore ça" "Il a bien de la chance" "Vous n'aimez pas enseigner ?" "C'est tellement difficile" "Pourquoi ?" "Tant d'efforts, tant de tension physique, pou rsi peu de résultats"
Doux babil. A ma surprise, Sarah prenait plaisir à cette conversation anodine. Encore timide, mais chaleureuse. La voix de Gaud avait pris de l'assurance, même si elle était encore le résultat d'un effort sensible, même si la production de chaque syllabe était étudiée.
Sarah : "Vous avez beaucoup d'enfants et de petits enfants, madame"
Gaud : "6 enfants, 15 petits enfants. Et beaucoup de neveux et nièces, car nnous étions 10 frères et soeurs. J'espère que toutes ces visites ne vous dérangent pas".
- Pas du tout, c'est tout à fait normal
- Je ne vous dérangerai pas longtemps. Le docteur m'a dit que je pourrais sortir d'ici et partir en rééducation la semaine prochaine.
- C'est l'heure du dîner, mesdames. Une infirmière apporte les plateaux. Voilà votre repas, madame Kofman.
- Un régime ?
- Non. Un repas cacher. Je ne suis pas pratiquante, mais les repas cacher sont souvent plus soignés, et puis ça me réconforte.
Les deux femmes se trouvaient sympathiques. Elles prenaient plaisir à se parler, même si la conversation n'avait rien de passionnant. Désormais, les visiteurs étaient souvent accueillis par un "tiens, voilà Valérie, la nièce dont je vous ai parlé". En quelques jours, elles se tutoyèrent, et les visiteurs les plus fréquents étaient devenus les familiers d'un véritable petit salon.
Rencontre de deux vieilles dames malades dans une chambre d'hôpital. Pendant tout ce temps, l'essentiel des sensations objectives qui vint alimenter mon expérience provenait de leurs conversations, de leurs histoires anodines, des récits qu'elles se faisaient. Bien sûr, il y avait le Lanquarem. Bien sûr il y avait mon entourage, toujours aussi régulier dans ses visites. Il y avait aussi toutes ces rêveries aujourd'hui oubliées dans lesquelles m'embarquait mon esprit. Mais de tous ces sujets d'attention, la rencontre de Gaud et Sarah fut ce qui m'absorbaie le plus. J'y assistais comme à une pièce de théâtre, comme un spectateur immobile et invisible, que les acteurs occupés à vivre leur rôle ont depuis longtemps oublié.
Et pourtant, rien de fascinant ou d'unique en apparence, dans la naissance de cette amitié entre Gaud, une grand-mère provinciale et bourgeoise, entourée d'une famille nombreuse et Sarah, une intellectuelle juive, ayant perdu une grande partie de sa famille dans les camps de la mort, souffrant depuis des décennies d'un mal de dos qui s'aggravait, qui avait décidé de mettre fin à sa souffrance, sentant que bientôt elle ne marcherait plus, et qui affrontait avec difficulté l'évidence des limites de la pensée, même de cete pensée dont l'avait doté un esprit brillant et entraîné à la réflexion. Sarah qui avait raté son suicide, et se trouvait immobilisée dans cette chambre d'hôpital, qui consommait avec surprise le plaisir né de cette amitié improbable.
Quel sens pouvait bien avoir ce lien nouveau ? A quoi rimait le plaisir qu'elle trouvait encore à parcourir le texte grec d'un dialogue de Platon ? A réciter de mémoire des scènes entières d'Eschyle ? A relire une fois de plus l'un de ses ouvrages les plus souvent parcourus ? Et surtout à quoi peut bien rimer mon interêt pour le récit de cette rencontre entre deux vieilles dames, qui ne me virent jamais ? D'où vient la sensation qu'une part essentielle de mon existence s'est jouée dans les propos échangés entre Gaud et Sarah, et surtout dans l'écho en moi de ces propos.
Lanquarem venait d'accoster. Depuis le pont, je surveillais le va-et-vient des dockers qui débhargeaient le stock de marchandises. Les caisses et les tonneaux s'entassaient sur le quai. De l'autre côté du fleuve, le soleil se levait sur la campagne et l'air du petit matin humide se réchauffait progressivement. Aux arbres, le givre persistait ça et là, à la faveur d'un recoin ombrageux.
Le travail terminé, j'accomplis quelques formalités à la capitainerie. Un fonctionnaire efficace me tend des papiers que je signe et qu'il tamponne, après une ultime relecture.
Courtoisement, il me souhaite un excellent séjour. Peut-être irai-je assister au défilé de chars ? Je réponds que j'ignorais qu'il y eût un défilé de chars. Il m'explique qu'il s'agit de l'ouverture de la semaine des ostensions, que l'on expose tous les cinq ans les reliques de Saint Martial à la population, et que pour cela on les sort du cloître où elles se trouvent pour les exposer dans le choeur de la cathédrale. On m'explique que c'est là l'occasion d'une semaine de festivités, et que le beau temps frais de ce matin laisse augurer de réjouissances réussies. Je salue et retourne sur le Lanquarem.
De retour dans ma cabine, je me débarrasse des vêtements marins et troque mon caban contre un manteau de laine. Si loin dans les terres, il est incongru d'afficher ainsi sa provenance. Chacun saura bientôt derrière les volets de la petite ville, qu'un bateau vient d'arriver de la mer avec son équipage. Chacun saura faire le rapprochement entre mon visage d'inconnu et le séjour du Lanquarem dans le port. Mais on me saura gré d'adopter une tenue moins exotique, moins officielle que celle du capitaine du Lanquarem. Dans la douceur de la province française, on ne goûte guère l'inquiétante étrangeté de celui qui parcourt les mers, et on le supplie en silence de se conformer à un code non écrit de discrétion et de modestie. C'est pourquoi il faut ici changer de peau, ce qui serait interprété dans un grand port de mer comme une volonté de dissimuler quelque intention non avouable.
Rasé de près, j'inspecte rapidement le bâtiment amarré, j'arpente le pont et jette un oeil rapide aux cabines, aux cuisines, au réfectoire. Satisfait, je me rends alors à la cabine de transmission pour y relever les messages. Avis de tempête sur l'embouchure de la Gironde. Attentat à la bombe dans une gare de Paris. 27 morts et 153 blessés. Et un message personnel. Une invitation à dîner pour le soir même. Amitiés. Signé Gaud. L'adresse de la maison Pernet figure en dessous. La ville est levée maintenant. Il est temps de la découvrir.
Pierre Lucas rend visite régulièrement à Sarah et Gaud. Proche de sa grand-mère, fasciné par Sarah qu'il admire, il paraît agréablement surpris de la tournure familière qu'ont pris leurs rapports.